Le commerce international, ça commence chez soi

Version imprimableVersion imprimable

image alt text...Alec van Gelder, le 30 décembre 2007 -
Le sommet tant attendu entre l'Union Européenne et l'Afrique s'est fini en queue de poisson, les Africains accusant les Européens de vouloir s'accaparer les marchés africains. Si cet échec représente effectivement une occasion manquée pour stimuler la croissance économique en Afrique, il est un point encore plus important que la rhétorique du sommet a finalement passé sous silence. L'Afrique ne parviendra jamais à s'enrichir tant que ses Etats restreindront le commerce entre ses propres pays, qu'il y ait un deal avec l'Europe ou pas.

Les exportations africaines représentent à peine 2 % du commerce mondial mais, selon les chiffres de l'OMC, seuls 10 % de ces exportations se font au sein de l'Afrique. En même temps 70 % des droits de douanes payés par les Africains sont imposés par les Etats africains eux-mêmes.

De plus, les chiffres de la Banque Mondiale montrent que les Etats de l'Afrique subsaharienne sont trois fois plus susceptibles d'appliquer des barrières non-tarifaires que les pays riches.

Et le résultat de distorsions commerciales grotesques souvent le fait de la corruption et d'une bureaucratie tortueuse est que les pays africains ne peuvent pas exploiter leurs meilleurs marchés potentiels : leurs propres voisins. Faire tomber ces barrières pourrait doper le commerce interafricain de plus de 50 %, selon les chiffres de la Banque mondiale.

Le porte parole autoproclamé de l'Afrique, Bob Geldof, semble avoir oublié cet élément lorsqu'il a entamé sa complainte, lors du sommet, regrettant que « les promesses internationales pour faire marcher le commerce international pour l'Afrique ont été perdues en marchandage, sigles, et mauvaise volonté. Mais si Geldof veut réellement que les pauvres puissent « s'engager de manière juste dans l'économie globale », il devrait alors faire campagne contre les gouvernements des pays pauvres qui génèrent une augmentation des prix et empêchent la croissance au moyen des barrières tarifaires les plus élevées au monde.

Les accords de partenariat économique si controversés avec l'UE ne remettent pas en cause les barrières commerciales qui empêchent les Africains d'obtenir les produits dont ils ont le plus besoin comme les médicaments ou les engrais. Selon l'OMS par exemple, l'Ethiopie impose des droits allant de 20 à 40 % sur les médicaments importés, taxant ainsi ses malades.

De même, des engrais importés et à meilleur marché pourrait permettre de produire de la nourriture en plus grandes quantités et pour moins cher. Si les Etats africains sont véritablement sérieux quant au fait d'atteindre les Objectifs de Développement du Millénaire, alors libérer les échanges commerciaux n'est plus une simple nécessité économique, mais un impératif moral.

Ces barrières seront cependant difficiles à démanteler du fait des groupes d'intérêt puissants nationaux en faveur du protectionnisme.

Le secteur agricole nigérian, au prétexte de vouloir « encourager les substituts locaux » a gagné une interdiction d'importations sur le blé, le riz, le maïs et l'huile végétale, même si ces produits seraient alors bien meilleur marché pour les 11 millions de Nigérians mal nourris.

Mais ce pays immense n'est toujours pas autosuffisant après 30 années de poursuite de cette illusion.

Alors que les groupes protectionnistes sont motivés uniquement par leur intérêt, ils obtiennent une crédibilité éthique de la part du Trade Justice Movement (TJM, Mouvement pour la Justice du Commerce) une coalition d'ONG centrées sur le « développement », dont fait d'ailleurs partie Oxfam.

Le TJM argue du fait que les barrières tarifaires permettent aux industries naissantes de croître, ainsi protégée de la concurrence « déloyale » internationale. Mais ces « industries naissantes » grandissent rarement pour devenir efficientes et innovantes. Le protectionnisme les rend paresseuses et démodées, et elles doivent ainsi constamment se reposer sur les subventions payées par le contribuable ou les prix élevés payés par les consommateurs.

La téléphonie mobile démontre ce qui peut se passer en l'absence de protectionnisme. Dans des pays tels que le Kenya les réseaux de téléphones mobiles ont touché des millions de gens précisément parce que l'Etat n'a pas manipulé le marché avec des droits de douanes ou subventions protectionnistes.

Les entreprises étrangères et nationales se sont donc fait concurrence pour étendre le réseau jusqu'aux zones rurales. Les téléphones mobiles ont permis aux entrepreneurs, des fermiers aux taxis, de les utiliser pour obtenir des informations en temps réel sur les marchés locaux et donc des opportunités commerciales. Une étude de la Business School de Londres a mis en évidence récemment que pour 10 mobiles supplémentaires pour cent personnes (avec un signal adéquat) le PIB pouvait s'accroître de 0.6 % annuellement.

Mais l'Etat éthiopien préfère la philosophie du TJM. Il pense que le monopole d'Etat de la Ethiopian Telecommunications Corporation a besoin de quelques années supplémentaires de protection avant une libéralisation en 2010. Après des décennies d'inefficacité et d'échec patent à fournir des connections de lignes fixes ou une couverture mobile à plus de 1,2 % de la population, essentiellement dans les villes.

Il est quelque peu ironique de voir les pays africains se tourner désormais vers la Chine pour l'investissement. La Chine a en effet passé des décennies à tenter l'autosuffisance, mais ce n'est que depuis qu'elle a accéléré ses réformes vers la libéralisation et qu'elle a abaissé de manière unilatérale ses barrières douanières qu'elle a pu atteindre une croissance de l'ordre de 9% par an, permettant ainsi à 400 millions de Chinois de sortir de la pauvreté. La Chine est désormais la deuxième plus grande économie de la planète.

Selon les prévisions économiques d'Oxford, une libéralisation globale permettrait d'augmenter le PIB de l'Afrique de 120 milliards de dollars par an, mais les politiciens africains et les intérêts corporatistes craignent la concurrence avec les pays développés. Pourtant la libéralisation intra-africaine elle seule générerait un bon tiers de ces avantages comme le montre une étude du Cato Institute.

Si les pays africains veulent imiter la Chine en matière de croissance, ils devraient suivre sa direction et arrêter de dorloter leurs industries locales et démanteler les droits de douane de manière unilatérale. Une fois cela fait, les Africains démontreront alors que leurs économies peuvent croître aussi vite que n'importe quelle autre.

Alec van Gelder est le Directeur de Réseau de l' International Policy Network , un think-tank orienté sur les problèmes de développement basé à Londres.

Cet article a été d'abord publié en anglais sur CriticalOpinion.org