Un autre sommet pour... rien

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image alt text...Nouh El Harmouzi, le 10 décembre 2007 -
Les 27 dirigeants européens et 53 dirigeants africains accompagnés d'une armée de conseillers, d'analystes et de traducteurs, se sont retrouvés le 8 et le 9 décembre à Lisbonne pour le deuxième sommet UE-Afrique. Les décideurs portugais - qui assurent actuellement la présidence tournante de l'UE - ont jugé « utile » d'inviter les dirigeants africains sans aucune exception afin d'éviter de répéter le scénario de Juin 2003. Il faut rappeler qu'après un premier sommet organisé au Caire en avril 2000 le deuxième sommet prévu en juin 2003 avait été boycotté par les chefs d'Etats africains, par solidarité avec leur homologue zimbabwéen qui était alors persona non grata. Ainsi pour s'assurer de la réussite de ce sommet, et éviter une nouvelle crise avec les dirigeants africains, les responsables européens – à de rares exceptions – ont soigneusement évité d'aborder l'épineuse question des droits de l'Homme et de la gouvernance dans les pays africains. La Grande Bretagne a préféré– quant à elle – faire cavalier seul et pratiquer la politique de la chaise vide.

Deux facteurs clés ont joué en faveur de l'organisation de ce sommet.

1- Les dirigeants africains tenaient cette fois encore à ce que Mugabe - accusé de violer les droits de l'Homme et d'avoir ruiné son pays, mais considéré en Afrique comme un héros de l'indépendance – soit invité au sommet.

2- Le monde des affaires européen – étroitement lié aux décideurs politiques – a, selon certains observateurs, mis tout son poids dans la balance afin de s'assurer de l'organisation de ce sommet.

Un léger retour en arrière permet de comprendre les raisons de telles pressions.

Le 5 novembre 2006, un troisième sommet, entre la Chine et l'Afrique, est organisé à Pékin. Des chiffres sans précédent sont annoncés. Le Premier ministre chinois Wen Jiabao a fixé un objectif de volume commercial entre la Chine et l'Afrique de 100 milliards de $ en 2010. En 2000, le montant du commerce entre la Chine et l'Afrique équivalait à 10 milliards de $. La Chine qui souhaite renforcer sa présence en Afrique convoite (ou cherche à acheter) la confiance des décideurs africains. Annulation de dettes, prêts à taux préférentiels, multiples aides au développement seront mis sur la table, le tout sans aucune « ingérence » dans les affaires « internes » des pays africains. Autrement dit : ne pas se sentir concerné et fermer les yeux sur tout ce qui n'est pas de nature purement économique. Il est vrai que la Chine aurait du mal à tenir le rôle de donneur de leçons en matière de droits de l'Homme. Les graves entorses aux droits élémentaires des citoyens, l'assassinat des opposants, les massacres des civils qui sont monnaie courante dans de nombreux pays d'Afrique sont ainsi passés sous silence et leurs auteurs (ou commanditaires) sont scandaleusement fréquentables.

Ce rapprochement sino-africain à grandes enjambées – dicté par une croissance chinoise à deux chiffres - est vu d'un très mauvais œil par le milieu des affaires européen qui le juge compromettant pour ses intérêts stratégiques sur le continent noir.

Dans de telles conditions, tout ce qui peut ralentir (ou entraver) le rapprochement UE-Afrique n'était pas le bienvenu. Le produit de cette situation pourrait être une révision à la baisse des exigences en matière de respect de droits de l'Homme et pourrait engendrer une « course aux concessions » pour amadouer certains décideurs africains.

La seule voix dissonante de ce point de vue, à côté de celle de Gordon Brown, a été celle de la chancelière Angela Merkel qui a critiqué le Zimbabwe et le Soudan, pour leur non-respect des droits de l'Homme. Une dissonance qui pourrait s'expliquer partiellement par l'expérience personnelle de la chancelière qui a longtemps vécu sous le totalitarisme socialiste en Allemagne de l'Est.

Après deux jours de négociations infructueuses qui portaient sur l'ouverture des marchés, le sommet s'est achevé par une énième déclaration – vague et creuse – de bonnes d'intentions. Les problèmes de fond – la famine, les pandémies (malaria, sida, tuberculose), l'analphabétisme, l'esclavage d'hommes, de femmes et d'enfants – causés par l'oppression, la mauvaise gouvernance et l'isolationnisme n'ont pas été abordés ou très légèrement effleurés. De plus, le problème central du manque ou de l'absence de liberté économique n'a pas été solutionné.

Nos décideurs politiques ont d'ailleurs choisi de la sorte de corrompre leur discours de clôture du 9 décembre en évitant aussi de mentionner le fléau de la corruption qui gangrène les pays de l'Afrique. Une date de clôture qui coïncide –ironie du sort – avec la Journée Mondiale des Nations Unies contre la Corruption (9 décembre) et la veille de la Journée Mondiale des droits de l'Homme (10 décembre)!

Au delà des apparences et des déclarations, les grands perdants de ces deux jours de tractations entre politiciens européens et africains sont les peuples pris en otage, à des degrés divers.

D'une part les peuples européens sont lourdement ponctionnés pour subventionner une Politique Agricole Commune ruineuse et ne bénéficient pas des gains de l'échange avec les pays africains ; et d'autre part, les peuples africains sont condamnés – en raison de lourdes barrières tarifaires – à acheter plus cher des produits importés ou à se résigner à consommer certains produits locaux souvent de qualité inférieure.

Les partisans du protectionnisme soutiennent que le démantèlement des barrières tarifaires est synonyme de pertes de recettes budgétaires provenant des taxes et commissions prélevées par les autorités étatiques sur les importations. Mais rappelons que ce démantèlement profite directement au consommateur en dernier ressort et, d'autre part, que rien ne garantit que les agents étatiques chercheront forcément l'intérêt collectif. De plus, dans un contexte africain de mauvaise gouvernance et de corruption généralisée, les recettes douanières et commissions sont souvent occultes et fréquemment captées par des lobbies puissants bien organisés autour du pouvoir, et ne profitent guère au citoyen de base.

Nul n'ignore aujourd'hui le résultat de ces politiques protectionnistes doublées d'une corruption à grande échelle. En effet, les peuples des pays africains, oppressés, paupérisés, affamés et maintenus dans l'ignorance faute de mieux finissent par risquer leur vie en essayant de rejoindre clandestinement l'autre rive de la Méditerranée.

Le président Malien Amadou Toumali Touré s'est même plaint – pendant le sommet – de cette immigration clandestine qui est « particulièrement perceptible en Afrique […] et qu'un Africain sur dix vivra en dehors de son pays d'origine si les tendances actuelles se maintiennent ». Si nos décideurs continuent de bricoler des pseudo-solutions en négligeant les vrais problèmes et les bonnes solutions… la réalité les y ramènera… et le nombre de clandestins en croissance permanente les y rappellera… et ce ne sont pas les murs et les barbelés dressés autour de l'Europe qui les arrêteront.

Murs, barbelés, oppressions, chaînes, barrières tarifaires… l'enjeu aurait dû bien être la libération des peuples, à tous les niveaux. Une occasion manquée, un autre sommet pour... rien.