Maurice : pour une croissance de qualité !

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Maurice : pour une croissance de qualité !

Avec une croissance du PIB réel d'environ 3,8%, l'économie mauricienne continue de croître à un taux élevé par rapport au reste du monde. C'est sans doute l'économie la plus performante d’Afrique. Cependant, les chiffres masquent un peu la réalité de terrain. On évoque en effet le taux annuel de croissance du PIB mais pas la qualité de cette croissance. Par exemple, à court terme, un PIB peut être amélioré par des dépenses publiques mais le coût se répercutera inéluctablement sur les impôts futurs. Peut-on qualifier cette croissance de solide ?

La croissance économique peut aussi être soutenue par la croissance démographique, avec des conséquences négatives sur l'environnement, les infrastructures et la qualité de vie. La croissance de certains secteurs peut aussi être de courte durée et ne pas conduire à la création d'emplois durables, comme la construction des infrastructures et l’immobilier. La consommation peut être encouragée par la faiblesse des taux d'intérêt en échange d’une aggravation des dettes qui devront être remboursées plus tard.

Un autre chiffre : 16 000 USD de PIB par habitant en parité de pouvoir d'achat fait de l'île Maurice un pays à revenu intermédiaire. Encore une fois, le chiffre ne donne pas une image complète. Un pays avec une grande classe moyenne peut être considéré comme un pays à revenu intermédiaire. Un pays avec quelques super riches et une grande population dans la pauvreté peut également être un pays à revenu intermédiaire et pourtant...

Maurice n'est pas le seul pays à avoir des disparités de richesse et de revenus. Il s'agit d'un phénomène mondial qui a été aggravé par l'inflation des prix des actifs en raison des taux d'intérêt historiquement bas et de l'assouplissement monétaire. Par exemple, la hausse des prix immobiliers profite aux propriétaires existants et aux investisseurs immobiliers. Toutefois, à mesure que les prix des propriétés augmentent, les locataires font face à des loyers plus élevés. Les premiers acheteurs éventuels sont exclus du marché et sont forcés de devenir locataires.

Les prix élevés des biens immobiliers se répercute sur les prix des biens et des services. Ils réduisent le revenu disponible, car plus d'argent va vers le loyer ou les remboursements d’emprunts. Les travailleurs exigent des salaires plus élevés pour compenser le coût élevé de la vie, ce qui à son tour affecte négativement la compétitivité du pays face à la concurrence internationale. Les prix immobiliers élevés augmentent également le coût des affaires dans le pays et ont un effet d'éviction sur d'autres secteurs.

En réponse à une enquête du Parlement australien sur l'accession à la propriété (2015), j’ai mis en garde sur le fait que la bulle immobilière a tendance à créer une société à deux vitesses aggravant le nombres de sans-abris dans les grandes villes. J'ai alors recommandé que les facteurs artificiels de la demande tels que les achats des étrangers et les incitations fiscales aux investisseurs immobiliers soient supprimés ou limités. Soulignons que le foncier est encore plus rare à Maurice. Si les facteurs artificiels de la demande ne sont pas contenus, les prix des terrains et des biens peuvent facilement monter au point de sérieusement affecter l'économie et polariser davantage la société. En outre, la croissance démographique (y compris l'afflux de résidents étrangers) exerce une pression sur les infrastructures, notamment les routes et l'approvisionnement en eau. Elle contribue également à la dégradation de l'environnement et de la qualité de vie. À mesure que davantage de terres arables sont défrichées pour l'aménagement immobilier, la question de la sécurité alimentaire émerge. Étant donné que l'île Maurice devient de plus en plus dépendante des importations d’alimentation, elle est plus vulnérable aux événements extérieurs qui peuvent affecter l'offre de produits alimentaires.

Systématiquement le modèle capitaliste est pointé du doigt comme étant le responsable de tous les maux. Cependant, le capitalisme en tant que système n'est pas en échec. Je suis un fervent partisan de la libre entreprise comme moteur de création de richesse. Cependant, le capitalisme peut être entravé, ce qui en exacerbe les effets indésirables. Le capitalisme libéral vise à encourager les plus riches à créer de nouvelles entreprises ou à développer des entreprises et ainsi créer des emplois pour le reste de la population. Toutefois, indépendamment des avantages fiscaux, les riches ne vont pas investir si les conditions ne sont pas bonnes, c'est-à-dire si la demande globale reste faible ou si le cadre règlementaire est hostile. Ainsi, au lieu d'entrer dans l'économie réelle (production de biens et de services), ils préfèrent placer leur argent dans des investissements spéculatifs.

Un autre biais du capitalisme est le capitalisme de copinage. Dans un tel contexte, les marchés sont partagés entre amis du secteur privé et du gouvernement sans aucune transparence. Les entreprises privées ou les personnes riches financent les campagnes des politiques, et en retour les élus leurs accordent des faveurs spéciales. Celles-ci peuvent inclure l'abaissement de certains impôts, la suppression de certaines règlementations, la création de barrières à l’entrée pour des concurrents, l'octroi de permis et de concessions. Le capitalisme peut être aussi détourné de manière à compromettre l’intérêt général. Quand l'argent est mêlé à la politique, la démocratie est minée. Malgré des processus démocratiques apparemment normaux (élections, alternance), de nombreux pays dérivent vers une certaine forme de ploutocratie.

Ainsi, Maurice doit consolider sa croissance en mettant en place des réformes de fond favorable à une croissance plus équilibrée et inclusive. La croissance à tout prix risquerait conduire à une forte augmentation de l’immobilier terreau de l’exclusion des plus pauvres. Une croissance reposant sur un petit groupe de riches amis du pouvoir ne ferait que conforter les inégalités.

Siow Ming Li Ting Tung, trader indépendant à la bourse d’Australie (version très élaguée) – Article initialement publié en anglais par African Executive – Traduction réalisée par Libre Afrique – Le 31 mars 2017.