Cameroun : le protectionnisme est-il protecteur ?

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Cameroun : le protectionnisme est-il  protecteur ?

Les autorités camerounaises ont annoncé très récemment la suspension des importations de ciment et de sucre. Les raisons avancées pour justifier cette décision sont, entres autres, la volonté de protéger l’industrie locale et les emplois. Ainsi, il y aurait une relation entre la fermeture des frontières et le développement de l’industrie locale dans ces deux secteurs. Pareille considération est-elle réellement soutenable ?

Fréderic Bastiat  dans son essai « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas » rappelait les différents effets que peuvent avoir une intervention dans un secteur économique. Pour lui, tout interventionnisme entraine des conséquences qui annihilent les effets escomptés initialement et produit même des effets inverses. Bastiat nous permet de prendre conscience des conséquences « qu’on ne voit pas » de la décision du gouvernement camerounais.

La fermeture des frontières camerounaises aux importations de sucre et de ciment  ne peut être considérée comme une mesure  visant la  protection de  l’industrie locale. Si cet argument présente un certain attrait, il faut bien croire que cette mesure vise plutôt  la protection des  positions acquises par  les principales  industries du secteur et des intérêts particuliers de certains industriels locaux. Pour ce qui est du secteur du sucre, celle-ci vise à protéger la position de quasi-monopole de la Société sucrière du Cameroun (SOSUCAM) qui peine pourtant à satisfaire la demande locale. En première ligne du combat contre les importations, brandissant à chaque fois l’argument de l’emploi, et important[1] paradoxalement de quantités importantes de sucre (21000 tonnes en 2013) pour résorber le gap entre sa capacité de production (130.000 tonnes/an) et la demande (300.000 tonnes/ an), la SoSucam, ou mieux ses propriétaires, sont conscients des bienfaits de leur position dont ils tirent une rente depuis des décennies.

De même, pour ce qui est du secteur du ciment, l’on se rend compte que cette mesure vise à protéger la position des cimenteries du Cameroun dont la capacité de production n’a jamais pu satisfaire la demande locale qui ne cesse de s’accroître. En outre, elle vise aussi à rassurer les trois nouveaux entrants (Cimaf, Dangote et Afko) du secteur sur la rentabilité de leur investissement.

Dans les deux cas, ce ne sont pas les industries qui sont protégées, mais les propriétaires qui sont déconnectés des lois du marché (concurrence). Le parapluie offert par le gouvernement réduit les incitations à innover et à s’adapter, au risque de disparaitre comme l’exige la loi du marché libre. SOSUCAM est devenue experte dans le lobbying.  Un journal a d’ailleurs eu à titrer « La SOSUCAM fait du chantage au gouvernement »[2]. Si jusqu’ici ce chantage a toujours bénéficié à cette dernière, il faut noter que l’ « on ne voit pas » que celui-ci entrave les possibilités de commerce régional.

Il faut souligner que cette décision des autorités camerounaises porte atteinte à l’avenir des industries du secteur qui n’auront plus la possibilité de réaliser des économies d’échelle par l’exportation. Cette mesure tend à confiner les industriels du secteur, voire d’autres, au seul marché Camerounais compte tenu de la réciprocité naturelle du marché qui va fermer des possibilités d’exportations aux entreprises camerounaises. C’est là un autre effet pervers des mesures protectionnistes : Susciter auprès du reste du monde des mesures de représailles. Ces industries verront donc leur opportunité d’échanger à l’international restreinte portant dans le même temps un coup à leur possible croissance et à leur compétitivité.

Enfin, le dernier point que l’ « on ne voit pas » de  cette mesure, réside dans l’impact sur le consommateur qui voit sa capacité de choix réduite. L’importation offre la diversité et donc favorise la liberté de choix du consommateur. Si SOSUCAM a connu des  méventes de l’ordre de près  de 10 milliards en 2013 suite à l’importation de près de 86000 tonnes de sucre par d’autres entrepreneurs, c’est certainement parce que les consommateurs, comme le pensait Bastiat,  ont trouvé leur compte ailleurs. Ils n’ont pas été obligés de se plier aux dictats des produits et des prix des industriels protégés. Lorsque qu’un secteur est protégé, ce sont les consommateurs qui paient la note d’un environnement dépourvu de concurrence qui permet pourtant la baisse des prix. C’est aussi le cas pour les autres industries utilisant les produits protégés comme intrants. Plusieurs industries utilisent le sucre et le ciment. Or, le protectionnisme s’accompagnera inéluctablement d’augmentations des prix qui vont se répercuter en chaine sur leur propre production. La consommation risque être freinée ainsi que la croissance.

Ainsi, la concurrence est un environnement plus sain. Elle permet de s’adapter, de découvrir de nouveaux produits, de nouvelles techniques et implique une obligation morale envers les consommateurs. Le protectionnisme intrinsèquement égoïste punit toujours l’industrie locale et le consommateur.

Docteur Sali Bouba Oumarou analyste pour libreafrique.