Le mur de Berlin : une perspective africaine

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Temba A. Nolutshungu - Le 9 novembre 2009. J’ai pris conscience de l’existence du mur de Berlin, sans apprécier sa signification politique, peu après sa construction en 1961. A cette époque je me faisais les dents en politique, découvrant les forces qui mènent le monde. En Afrique du Sud, le système d’apartheid qui régnait en ce temps faisait inévitablement que nous étions tous politisés. Le socialisme semblait y offrir une alternative alléchante. Le gouvernement sud-africain faisait montre d’une haine systématique et profonde du communisme, qui se manifestait dans une propagande quasi-quotidienne du réseau de communications des divers organes de l’État. Le sentiment anti-communiste était relayé dans la presse relativement libre entre les mains des blancs. Pour nous les noirs l’équation était donc simple : les oppresseurs, qui avaient infligé tant de souffrances à notre peuple, haïssait le communisme, et ce que notre ennemi haïssait devait être bon pour nous. Et après tout le communisme proposait une société sans classe où on partageait tout.

Alors que ma maturité en politique avançait, je m’immergeais dans l’étude approfondie de la philosophie du communisme. Simultanément je commençais à me poser des questions sur comment le communisme fonctionnait en pratique. J’avais du mal à trouver des réponses convaincantes crédibles. Et le manque de réponses aiguisa ma curiosité. J’apprenais que le mur de Berlin, qui avait été construit par le gouvernement est-allemand pour empêcher les gens qui habitait à l’intérieur du paradis des travailleurs, l’Allemagne de l’Est, de s’enfuir vers l’Ouest capitaliste, qui symbolisait l’exploitation de l’homme par l’homme. Avant la construction du mur en 1961 l’Allemagne de l’Est avait connu une perte spectaculaire de population fuyant vers l’Ouest, y compris des milliers de jeunes gens diplômés, soit une inquiétante fuite des cerveaux. Après que le mur a été construit, avec ses miradors, ses tranchées et ses points de contrôle, plusieurs milliers de personnes ont risqué leur vie en tentant de traverser vers Berlin Ouest. J’étais perturbé par le fait que ces réfugiés venaient de toutes les couches de la société et de toutes les professions : artistes, scientifiques, étudiants entre autres. Ils ne semblaient pas démotivés par la crainte de la mort, alors qu’ils traversait le mur en défiant la loi est-allemande.

Je commençais à percevoir le mur de Berlin comme incarnant le contraste des deux systèmes : la démocratie capitaliste et la dictature communiste. Après la deuxième guerre mondiale, l’Allemagne de l’Ouest capitaliste devint rapidement la deuxième économie mondiale, alors que l’Allemagne de l’Est semblait paralysée dans les tréfonds du développement économique. L’Allemagne de l’Est était un pays démocratique libre, alors que l’Allemagne de l’Est était clairement un État policier. En Corée du Sud et du Nord, le scénario était identique. Comme en Allemagne : le même peuple, la même culture, la même langue, des familles des deux côtés de la barrière de division, mais quelles énormes différences et incompatibilités ! Les tentatives désespérées des individus de fuir l’emprise communiste au Nord pour la démocratie capitaliste au Sud nécessitaient donc une analyse plus précise.

En Afrique la plupart des mouvements de libération, qui cherchaient à renverser le colonialisme oppressant européen, embrassait des variantes du communisme ou du socialisme. Une fois au pouvoir et transformés en partis politiques, ces mouvements mettaient en place des politiques économiques de type socialiste. Il apparu très rapidement que ces politiques se faisaient au détriment du bien-être des populations. Mais pour un temps la vision de nirvana que portait le socialisme et la prise de conscience des injustices manifestes du passé colonial (que l’on attribuait largement aux intérêts capitalistes) firent tenir le système et les gens, en dépit des souffrances. La vision séduisante de la propriété collective des moyens de production par le biais de l’État attirait beaucoup, et le fait toujours. Mais l’expérience démontra que la nationalisation des actifs productifs ne signifie pas qu’ils sont possédés ou contrôlés par le peuple ou le prolétariat et gérés dans le sens du bien commun. Ils sont possédés, contrôlés et gérés par l’État qui cache en réalité une élite qui tient le pouvoir. Il devint très rapidement évident que, comme en Allemagne de l’Est ou en Corée du Nord, ou d’autres pays communistes, les dirigeants de ces pays africains socialistes étaient la seule classe à tirer un avantage des politiques de collectivisation. Et en Afrique comme ailleurs, il devint évident que les tentatives d’imposer des systèmes communistes étaient politiquement tyranniques et économiquement et moralement insoutenables.

Alors que j’analysais le système d’apartheid de plus près, il me semblait qu’il avait plus en commun avec l’État communiste qu’avec la société libre capitaliste. L’apartheid contrôlait toutes les facettes de la vie des noirs, du berceau au tombeau. La politique de ségrégation signifiait que l’apartheid décrétait où les noirs pouvaient naître et vivre, où ils pouvaient échanger de manière restreinte ; il leur niait le droit de propriété, leur imposait où s’éduquer, leur disait où travailler et quel travail faire, quels hôpitaux ou lieux publics ils pouvaient fréquenter, où et quand ils pouvaient déménager, et même où ils pouvaient être enterrés. En fait les noirs étaient nationalisés par le gouvernement d’apartheid. Ce dernier, système omniprésent et omnipotent était comme ses cousins communistes : politiquement tyrannique et économiquement et moralement insoutenable. Et comme pour le communisme, le groupe qui en profitait rejetait violemment cette caractérisation.

Pour moi, ainsi, la chute du mur de Berlin signifiait des vérités importantes : que les hommes chérissent la liberté plus que toute idéologie ; que le système qui ne reconnaît pas cette attribut essentiel de la nature humaine devra s’écrouler ; que le système qui fonctionne sur la base de ce que la nature humaine est, et non pas ce qu’elle devrait être, laissera s’épanouir l’esprit d’initiative partagé par toutes les cultures et nations. Selon les mots de la fille de Staline : « c’est la nature humaine qui mène le monde, pas les gouvernements ni les régimes ». Le communisme annihile la liberté de l’homme. Dans sa volonté de redistribuer les ressources, d’abolir la propriété privée des moyens de production et de redessiner la structure de la société, il fait nécessairement appel à la force. Il nie aux individus d’agir dans leur propre intérêt et de profiter des fruits de leur travail et de leur initiative. Il n’est donc pas surprenant que tous les dirigeants communistes, de Staline à Mao, en passant par Pol Pot, Honecker ou Ceauscescu, devaient recourir à la coercition, à la violence et à un appareil d’espionnage pour maintenir leur régime - et au passage massacrer des millions de leurs congénères.

Ma compréhension de l’histoire du mur de Berlin, de sa chute le 9 novembre 1989 et de sa destruction sur demande populaire, ont contribué à ma propre métamorphose idéologique. Pour moi, l’histoire du mur de Berlin symbolise la vérité que la société libre, fondée sur la propriété privée, répond le mieux aux aspirations des peuples.

Pour nous les Africains, faisant face à de nombreuses barrières et mesures protectionnistes qui empêchent le commerce libre de nos produits avec l’Europe, il peut sembler que, bien que le mur soit tombé, la mentalité de forteresse subsiste toujours en Europe sous une autre guise. Une sorte de « mur de Berlin » de protections douanières empêche les produits africains, agricoles et autres, d’atteindre librement les marchés européens. Ce mur doit aussi tomber.

Temba A. Nolutshungu est directeur de la Free Market Foundation en Afrique du Sud.