L’Afrique au secours du Brexit ?

Version imprimableVersion imprimable
L’Afrique au secours du Brexit ?

En 1948, lorsque les ministres irlandais réfléchissaient aux besoins en investissements pour le développement des colonies africaines, l'accent n'était pas mis sur les besoins de ces pays, mais sur la manière dont ces colonies pourraient soutenir l'économie britannique. Il y avait aussi un calcul politique. En effet, après le rééquilibrage du pouvoir mondial en 1945, le gouvernement a estimé que seul le renforcement de l’empire africain lié à l’Europe pourrait lui permettre de rivaliser avec les blocs américains et soviétiques. Aujourd'hui, 70 ans après, l'Afrique semble être, pour les politiciens britanniques, un moyen de conserver l’influence mondiale de la Grande-Bretagne.

Une tournée s’inscrivant dans la tradition britannique

La récente tournée très médiatisée de Theresa May en Afrique (Afrique du Sud, Kenya et Nigéria) a été présentée comme un moyen d’approfondir les liens économiques entre la Grande-Bretagne et la région. Mme May n’a pas caché ses ambitions de faire de son pays  le plus grand investisseur du G7 en Afrique d’ici à 2022. Les investissements directs du gouvernement britannique, d’une valeur de 4 milliards de livres, seront accompagnés d’investissements privés (une ambition relativement modeste). Le Premier ministre s'est engagé à défendre le niveau de l'aide britannique (malgré les vives critiques des conservateurs et des médias qui souhaitent le réduire), tout en proposant une réorientation de ces dépenses d'aide de manière à soutenir l'économie britannique post-Brexit.

T. May est la dernière en date d’une longue lignée de Premiers ministres ayant évoqué le potentiel de l’Afrique à leurs propres fins politiques : de Tony Blair et Gordon Brown, qui considéraient l'aide internationale comme un moyen de mettre en évidence le leadership moral de la Grande Bretagne dans le monde, jusqu’à la visite de David Cameron en 2011 (dont la viste de May est un écho), qui a appelé à utiliser l'aide pour créer de futurs consommateurs de produits et services britanniques.

Ce qui interpelle le plus dans les déclarations de T. May, c’est l’odeur du désespoir. Il y a beaucoup de bonnes raisons pour approfondir les liens commerciaux dans la région et pour établir de meilleures relations entre la Grande-Bretagne et les gouvernements africains. Mais, présenter cette solution comme un remède à d’éventuels problèmes économiques post-Brexit en Grande-Bretagne semble, au mieux peu inspiré, au pire une grossière erreur.

De vives critiques se lèvent contre T. May qui affiche clairement sa volonté de recentrer l'aide au service des intérêts nationaux et diplomatiques britanniques. Elle souhaite substituer la création d'emplois à la stratégie de réduction de la pauvreté à court terme. Lorsqu’elle évoque le renforcement de la sécurité et le soutien aux États africains fragiles, sa motivation réelle semble bien être la réduction de la migration vers l'Europe et singulièrement la Grande-Bretagne. Elle souhaite désormais utiliser l'aide comme outil de soutien à la création d'accords commerciaux hors des blocs européens. Cependant, l’aide britannique a toujours porté sur les intérêts britanniques: politique, économique et diplomatique. En effet, le premier acte qui a établi l’aide britannique, la loi de 1929 sur le développement des colonies, a été adoptée alors que le monde était confronté à la crise économique mondiale et à la dépression. Son objectif explicite était de stimuler l'économie et les emplois britanniques. Il est clair que cette stratégie perdure.

Aide au commerce?

Des années 40 aux années 90, l’aide, sous les gouvernements tant des travailleurs que des conservateurs, était «conditionnée» à des dépenses en équipement et en experts britanniques. L’aide a toujours été considérée comme un outil de politique étrangère tout autant qu’une obligation morale d’aider les régions les plus pauvres du monde à se développer. La Grande-Bretagne n’est pas la seule à faire cela: les exigences de «l’aide conditionnée» restent courantes malgré leur piètre bilan en matière de réduction de la pauvreté. En 2002, le gouvernement de Blair a rendu l’aide « conditionnée » illégale. Elle est malgré tout restée un élément essentiel de l’arsenal diplomatique du Royaume-Uni. C’est avant tout un moyen d’assurer une influence mondiale (utile, par exemple, pour défendre l’adhésion permanente du Royaume-Uni au Conseil de Sécurité des Nations Unies).

En 2009, Hillary Clinton, alors secrétaire d'Etat sous la présidence de Barack Obama, avait évoqué l'utilisation de l'aide comme moyen de lutter contre la pauvreté et l'insécurité dans les régions pauvres du monde et aussi comme un moyen de protéger les intérêts nationaux. Elle devait être un pilier central de la politique étrangère américaine. La France quant à elle est relativement ouverte dans sa relation entre l'aide et la promotion de ses propres intérêts africains.

Le recentrage promis par May n’est pas non plus vraiment nouveau. Sous le gouvernement de coalition, l’aide devait être recentrée sur la création d’emplois, avec la promesse que cela serait bon pour les entreprises britanniques. Priti Patel, au cours de sa période désastreuse à la tête du Département pour le développement international, a affirmé à plusieurs reprises que l’objectif de l’aide britannique était de bien de servir l’intérêt national du Royaume-Uni. Elle relie régulièrement les dépenses d’aide à de futures relations et/ou accords commerciaux.

Ainsi, la «nouvelle approche» de T. May n’a pas vraiment changé, malgré son nouvel emballage luisant. C’est bien un outil au service du gouvernement britannique qui sera bien utile pour amortir un Brexit incertain.

Michael Jennings est chef du département de l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'Université de Londres. Article initialement publié en anglais par African Liberty – Traduction réalisée par Libre Afrique – Le 26 septembre 2018.