Le Kadhafi show

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image alt text...Emmanuel Martin, le 17 décembre 2007 -
Quelques jours après avoir reçu le dictateur Chavez, puis signé des contrats en République Populaire de Chine, puis enfin après le sommet Europe Afrique de Lisbonne le weekend dernier, où il a eu le loisir de rencontrer le dictateur Zimbabwéen Robert Mugabe, Nicolas Sarkozy a pu organiser la visite guidée parisienne du guide-Colonel Mouammar Kadhafi, dirigeant de la Libye. Visite du Louvre, du château de Versailles, de l'Assemblée, partie de chasse dans la forêt de Rambouillet, tour en bateau mouche obligeant la fermeture de tous les ponts de la Seine… Sa tente de bédouin plantée sur les pelouses de l'hôtel Marigny pendant cinq jours, Kadhafi a suscité la controverse, jusqu'au sein même du gouvernement (Bernard Kouchner, Jean-Louis Borloo, Rama Yade).

Evidemment on pourrait saluer l'initiative de la présidence française qui dit tenter de ne pas opposer le monde musulman et le monde occidental et que la Libye, ayant fait des progrès en tournant le dos au terrorisme et en renonçant à l'armement nucléaire, devait être « accompagnée », montrant par là la voie à l'Iran par exemple. Mais ce qui en a choqué plus d'un, c'est que le Colonel a été accueilli en grande pompe, et ce pendant cinq jours, fait rarissime puisque les visites officielles n'excèdent pas deux jours habituellement. Cela était-il donc bien nécessaire ?

Droits de l'homme ?

Si le colonel était devenu un défenseur des droits de l'homme, on pourrait argumenter que ces fastes entendaient célébrer son exemple. Mais on est loin du compte. Ironie du sort le colonel-dictateur foulait le sol de la « patrie des droits de l'homme », alors qu'on célébrait la journée des droits l'homme le 10 décembre. Et en dépit des annonces présidentielles du côté français, on a pu être interloqué par l'attitude de Kadhafi. Ce dernier a en effet expliqué au journaliste David Pujadas de la chaîne française France 2 dans une interview exclusive mardi soir que le Président Sarkozy et lui-même n'avaient pas parlé du problème des droits de l'homme en Libye – contrairement aux affirmations du Président français et de Claude Guéant, car en réalité il n'y a plus de problèmes de droits de l'homme en Libye et que d'ailleurs on n'y trouve pas de prisonniers politiques… Et révélation exclusive, le Colonel ne « dirige rien » en Libye, il n'a « pas de pouvoir », il est « en dehors du cercle du pouvoir ». Et c'est bien pour cela que les Libyens n'élisent pas leurs dirigeants : « ils se dirigent eux-mêmes » ; « c'est le peuple qui gère ses affaires ». Sans commentaire…

Pourtant, pour Ashraf Gomma el Hagoug, médecin palestinien qui a goûté au respect des droits de l'homme en Libye pendant huit ans, il en va tout autrement : pour lui le Guide est un « criminel ». Et le médecin palestinien, a, par le biais de son avocat, déposé à Paris une plainte pour torture contre le Colonel Kadhafi, cinq militaires et un médecin lybien. Selon l'avocat de l'ancien prisonnier, la Convention internationale de 1984 ratifiée par la France et par la Libye, permet la poursuite d'un chef d'Etat, et annule son immunité diplomatique, pour les cas de poursuite pour tortures justement. Mais le colonel n'a pas eu à être inquiété, le Parquet ayant déclaré de pas avoir eu connaissance de cette plainte.

Coopération commerciale

Si la balade parisienne n'était qu'une compensation pour la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien cet été, cela serait un fait grave et Claude Guéant, présent au moment des négociations avec Cécilia Sarkozy en Libye, n'a eu de cesse de dissiper cette hypothèse gênante lors de son audition jeudi, devant la commission d'enquête parlementaire sur ce problème. De même, si ce déploiement de tapis rouges avait une visée purement commerciale, premièrement cela serait tout aussi grave et deuxièmement, on ne verrait pas trop pourquoi le contribuable français devrait payer la facture qui, en toute justice, devrait être payée par les bénéficiaires de ces contrats. Une facture qui doit être élevée si on en juge déjà le déploiement de voitures officielles ou de tireurs d'élites ; d'ailleurs Lionel Luca, député des Alpes Maritimes a demandé jeudi à Bernard Kouchner de fournir une estimation du coût de la venue de Kadhafi.

Ces contrats, encore à négocier jusqu'en juillet prochain, porteraient sur 10 milliards d'euros, soit « 30.000 emplois sur cinq ans » selon le Président français. Près de la moitié concernent l'armement (14 avions rafales, des hélicoptères Tigre, Fennec et EC-135, des navires, des blindés, de l'artillerie, la remise à neuf de Mirages F1 des années 70). 29 Airbus ont été commandés. Vinci a raflé des contrats pour la construction du nouvel aéroport de Tripoli et de l'infrastructure routière. Veolia a récupéré un contrat d'assainissement de l'eau de Tripoli. Un accord de coopération pour développer le nucléaire civil a été signé, ainsi qu'un accord de lutte contre le terrorisme. Dans ces conditions on a du mal à croire le Président Sarkozy qui explique qu'il n'y a pas eu de compromis sur les droits de l'homme pour pouvoir signer les contrats.

L'ancien Président Chirac avait lui aussi alors qu'il était Premier Ministre pour « proche ami » un démocrate modèle, fervent défenseur des droits de l'homme dans sa patrie, un certain Saddam Hussein. Il faut dire que le Raïs irakien était le meilleur client des marchands d'armes français. A chacun son proche ami semble-t-il… Heureusement que Rama Yade, la secrétaire d'Etat aux droits de l'homme avait pu s'indigner de la venue du gênant Colonel avant même l'arrivée de ce dernier expliquant que la France n'était « pas un paillasson ». On l'a bien évidemment rapidement rappelée à « l'ordre » et même … proposé de partir.