Afrique: Les IDE, un cheval de Troie ?

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Afrique: Les IDE, un cheval de Troie ?

Dans l’actualité africaine, on assiste à la montée du nationalisme qui se nourrit quelques fois des idées reçues sur la présence étrangère. Certains s’offusquent du fait que des puissances étrangères disposent des intérêts en Afrique. Or, quoi de plus normal ! Sur le plan géopolitique et/ou géostratégique, tout pays émancipé dispose des intérêts à l’étranger. On ne s’imagine plus une vie en autarcie ; une société dans laquelle aucun intérêt étranger ne serait admis. La confusion inquiète lorsque la présence d’un intérêt étranger est considérée comme étant la manifestation de l’impérialisme. Dans cette perspective, les Africains doivent-il continuer à voir dans les investissements directs étrangers (IDE) un outil de domination occidentale ?

Des idées reçues et des amalgames

Les IDE sont des flux de capitaux étrangers réalisés dans un pays pour développer une activité économique. Cela intègre la multinationalisation des entreprises qui passe soit par la création de filiales, la fusion des entreprises, l’acquisition des parts, les prêts et emprunts intra-groupes ou toute autre relation financière. En réalité, chaque pays a besoin de capitaux pour financer son développement et les IDE en sont une source par excellence, sans oublier le transfert de technologie et de bonnes pratiques. C’est ainsi que les pays bien gouvernés investissent continuellement dans l’amélioration de l’attractivité de leurs territoires. Le problème est que lorsqu’on parle de multinationales en Afrique, les gens pensent automatiquement au pillage et rappellent le passé sulfureux de certains grands groupes comme Elf ou Bolloré actuellement mis en examen en France.

A cause de cette mauvaise image, les IDE sont considérés comme un moyen qu’utilisent les puissances étrangères pour maintenir leur hégémonie en Afrique. La méthode serait de contrôler la politique pour mieux contrôler l’économie et le commerce. Quand ces multinationales s’intéressent à des secteurs sensibles comme le fichier électoral, le fichier des citoyens, l’eau, l’électricité, le transport aérien, la téléphonie, plusieurs africains n’en veulent pas car y voyant du néocolonialisme, source du malheur du continent. Pourtant, il faut faire la part des choses. Ce n’est pas parce que tout était bon pour le colon auparavant qu’il faut rejeter tout ce qui vient de l’étranger.

Ce qu’il faut comprendre

Certes, les IDE sont entachés par des problèmes qu’il convient de résoudre, mais ne constituent pas pour autant une menace pour la souveraineté nationale. Le premier de ces problèmes se trouve au niveau de la qualité des investissements attirés. Les pays bien gouvernés attirent des « investissements rares » en référence à ce que l’on ne retrouve pas sur leurs territoires et à ce qu’ils visent pour leur émergence. En Afrique, les pays mal gouvernés comme ceux du pré-carré français attirent des investissements dans des secteurs à plus-value faible et très peu créateurs de richesses comme ceux de la distribution ou de l’exportation des produits bruts. Cette mauvaise orientation des investissements est le reflet du manque structurel de diversification des économies d’accueil qui crée ce biais dans l’allocation sectorielle des IDE. Ce faisant, la concentration des IDE dans les industries extractives limite leur impact en matière de création d’emplois car ce type d’industries est intensif en capital et souvent enclavé par rapport au reste de l’économie avec peu d’effet d’entraînement.

Un autre problème que l’on doit relever est l’absence de transparence. Les conditions d’entrée et d’exercice sur le marché de plusieurs multinationales restent opaques et non-transparentes. En l’absence ou en manque de communication, les spéculations vont bon train sur la présence des investisseurs étrangers en Afrique. Ainsi, l’on soupçonne le montant des investissements annoncés, la contrepartie politique, les privilèges accordés, etc. De nos jours, il est inadéquat de ne pas communiquer largement sur la présence étrangère en Afrique. Sur le chemin de la démocratie, le citoyen est souverain et dispose d’un droit de regard sur la gestion de la chose publique. Il est donc légitime qu’il cherche à savoir ce que l’investisseur apporte et ce que le gouvernement de son pays offre en retour ; il est légitime de vouloir savoir si son pays gagne ou perd dans le cadre de ses échanges avec l’étranger. C’est une question de droit à ne plus violer : le droit à l’information.

Enfin, le manque de libre compétition de certaines entreprises étrangères sur le marché est nuisible à l’image des IDE. Beaucoup d’entreprises arrivent dans des avions présidentiels lors des visites d’Etat et s’installent dans le cadre des accords de coopération qui ne respectent toujours pas la liberté économique des Etats africains. Or de nos jours, des pays d’Afrique ne peuvent plus continuer à être la chasse gardée de certaines puissances étrangères. Le continent doit ouvrir ses économies à la concurrence et user de son droit de choisir pour accueillir la meilleure offre de partenariat pour le développement. L’absence de libre compétition donne l’illusion que les entreprises étrangères n’ont aucun apport à l’économie locale. L’illusion est qu’elle vient essentiellement tirer profit du continent en pillant ses ressources. Or, la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED) indique que l'Afrique a attiré plus de 49 milliards de dollars d'investissements directs étrangers (IDE) en 2017. Selon le cabinet Amadeus, l’Afrique devrait brasser au total jusqu’à 144 milliards d’IDE à horizon 2020. Sur le principe, un tel montant représente une manne ou mieux, un capital important pour l’économie locale. Toutefois, il reste à réussir son orientation dans des secteurs créateurs de richesses.

Somme toute, les citoyens africains ne devraient pas contester l'afflux des IDE, mais leur qualité. L'enjeu de qualité des IDE est la responsabilité partagée entre les investisseurs étrangers et les gouvernements locaux qui doivent améliorer leur gouvernance, offrir un climat des affaires favorable et alléger la pression réglementaire et fiscale sur les secteurs créateurs de richesses.

Louis-Marie KAKDEU, PhD & MPA – Le 20 juin 2018.