Égypte : l’éducation pour prévenir l’extrémisme violent

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Égypte :  l’éducation pour prévenir l’extrémisme violent

En Égypte, le Général Al-Sissi présidera encore pendant 4 ans aux destinées d’un pays où les enjeux sécuritaires liés à l’extrémisme violent sont plus que jamais d’actualité. Cette situation n’est pas sans lien avec le chômage et interpelle le système éducatif en Egypte d’ailleurs classé en queue de peloton sur 140 pays pour la qualité de son éducation. Sur quels leviers le Président doit-il agir pour résorber ces fléaux interdépendants ?

L’éducation et le manque d’emplois aux sources de l’extrémisme

L’extrémisme violent est un phénomène assez complexe que l’on ne saurait voir à travers le seul prisme de l’éducation. Néanmoins, il faut remarquer que l’éducation y prend une part importante en ce qu’elle conditionne, d’une part, la résilience aux idéologies extrémistes, et d’autre part, l’inclusion économique. Les jeunes ne rejoignent pas les groupes extrémistes violents uniquement parce qu'ils sont chômeurs ou parce qu'ils sont ignorants. Ils le font parce qu'étant donné leur niveau élevé d'instruction, ils s'attendent à un meilleur niveau de vie. Leur frustration n'en est que plus grande, ce qui les rend plus sensibles aux sirènes des réseaux violents en tous genres.

Le classement international du Forum économique mondial en 2017 fustige entre autres la qualité des systèmes d’enseignement primaire (133ème/137) et secondaire (130ème/137) ainsi que la formation spécialisée (135ème /137) en Egypte.  Cela est d’autant plus alarmant que l’exclusion économique créée par la formation de basse qualité est un terreau fertile à l’émergence de groupes de revendications qui finissent dans la plupart par se muer en groupes extrémistes voire terroristes. D’où la nécessité de réformer le système éducatif dans un double sens : d’une part, pour favoriser l’intégration socioprofessionnelle des jeunes, et d’autre part, pour promouvoir des valeurs de paix et de tolérance nécessaires pour résister aux discours extrémistes.

Comment réformer le secteur d’éducation 

Sans une éducation adéquate, les chances sont minces pour la jeunesse égyptienne de s’émanciper et d’échapper à l’appât du gain tendu par les différents groupes extrémistes.  Pendant les prochaines années, le gouvernement devra s’atteler à mettre fin au mythe de la gratuité qui consiste à donner par la main gauche et récupérer par la droite. Si l’école est prétendument gratuite, le système scolaire est financé par les impôts. Mais les parents conscients de la déliquescence de l’enseignement à l’école publique et soucieux de l’avenir de leurs enfants, doivent encore supporter les charges supplémentaires des cours particuliers ou l’inscription de leurs enfants dans les écoles privées. Double peine ! Avec un déficit public ayant dépassé 10% sur les deux dernières années, le gouvernement n’est pas capable d’effectuer dans l’immédiat les investissements nécessaires, ni d’améliorer la qualité de l’éducation. Le recours à un partenariat public-privé est une voie intéressante à suivre pour juguler le manque d’infrastructures et la défaillance de la gouvernance publique. Ainsi, encourager une offre privée de formation consistera également pour l’Etat à alléger la fiscalité sur l’importation de matériels destinés au système éducatif. Cette réforme de l’éducation, doit ouvrir la porte à une éducation orientée vers la demande du marché et donc créer l’adéquation entre l’emploi et la formation. Cela appelle non seulement à un repositionnement et une adaptation des programmes de formation mais également à une requalification du corps enseignant appelé à exécuter ces programmes. Puisqu’il ne suffira pas de former les jeunes pour leur éviter de basculer du côté obscur, il faudra aller plus loin.

Réformer l’économie pour créer des emplois durables

Chaque année, des jeunes arrivent de plus en plus nombreux sur un marché égyptien de l’emploi plus que jamais réduit. Les millions d’enfants non scolarisés qui sont poussés malgré eux à se diriger vers une destinée sans avenir du fait de la déscolarisation, et le chômage atteignant 40 % chez les jeunes diplômés, laissent présager d’un mandat tumultueux pour Al –Sissi. Le chômage touche 11% de la population active, 23% des femmes et 33% des jeunes.

Certes, le gouvernement du président Al-Sissi ambitionne de ramener le taux de chômage en deçà des 5 %. Ce qui paraît irréaliste. Mais pour aller dans le sens de cet idéal, il faudrait préalablement opérer un changement de paradigme sur le plan économique pour sortir l'Egypte de l'économie militaro-rentière très peu favorable à la création d’emplois. Si l’Egypte est le deuxième pays qui a attiré le plus d’investissement étranger en 2017, la majeure partie de ces investissements est allée dans le secteur des hydrocarbures. Un secteur qui consomme beaucoup de capitaux, est soumis aux aléas du marché international, génère très peu d’emplois et de surcroît prive les autres secteurs des capitaux nécessaires à leur développement. Face à ce cercle vicieux, le gouvernement aura la lourde tâche de réformer l’environnement des affaires pour engager une politique de diversification crédible de l’Egypte. Pour ce faire, il faudra réduire le déficit budgétaire qui passe par une rationalisation des subventions et des dépenses de l’Etat.  Le gouvernement devra également modérer sa fiscalité notamment les 29 impôts à payer par an qui dépassent de loin la moyenne de 17,9 selon le rapport Doing Business 2018. Selon le même rapport, le pays a des faiblesses sur l’exécution des contrats qui prend 1010 jours alors qu’il n’en faut que 638,5 dans la sous-région.  Globalement le pays est l’un des moins côtés sur l’Indice de liberté économique (138ème/159) et devra opérer les réformes nécessaires pour attirer des investisseurs dans le secteur manufacturier qui contrairement à ceux qui jouissent actuellement des investissements crée plus d’emplois. 

Le Président Abdel Fattah Al-Sissi doit s’impliquer dans les reformes pour la modernisation du système éducatif. Mais vu la détresse des finances du pays, le recours au secteur privé s’avère une bonne opportunité. Néanmoins il faudra prendre garde à ne pas privatiser complètement l’enseignement au risque de creuser les inégalités et de retomber dans les corolaires comme l’extrémisme violent.

Kassim HASSANI, Journaliste béninois. Le 7 mai 2018.