L’Irak devient-il un État défaillant ?

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L’Irak devient-il un État défaillant ?

Pour les iraquiens, 2013 a été une très mauvaise année. À l’exception partielle du Kurdistan, la violence a explosé à travers le pays, atteignant des niveaux jamais vus depuis les convulsions sanglantes de 2006 et 2007. La nature de la nouvelle effusion de sang ressemble souvent aux conflits sectaires de cette période antérieure, les arabes sunnites et les arabes chiites se livrant à des attaques violentes à l’encontre de la communauté adversaire et de ses lieux saints. L’objectif d’un Irak uni, pacifique et démocratique semble plus éloigné que jamais. En effet, étant donné la nature et l’étendue du carnage  certains observateurs se demandent maintenant si l’Irak ne serait pas sur le point de devenir une autre Somalie ou une autre Syrie, un « État défaillant » l’autorité politique nationale s’effondre.

Il est sans doute prématuré de tirer une conclusion si désastreuse, mais la tendance est extrêmement inquiétante. Il y a quelques éléments laissant penser que l’Irak pourrait être pris dans un plus maelström régional de lutte de pouvoir entre sunnites et chiites. Certes, ce qui se passe en Syrie voisine a un effet déstabilisateur sur l’Irak. La guerre civile syrienne oppose en grande partie une insurrection à dominante sunnite à une coalition de minorités ethniques et religieuses soutenant le gouvernement de Bachar El-Assad. Les deux factions les plus en vue dans cette coalition sont la communauté alaouite (une branche chiite) d’Assad et les chrétiens assiégés de Syrie. D’autres minorités ethno-religieuses (notamment les kurdes) sont essentiellement pris entre le marteau et l’enclume.

Les combats en Syrie ont causé de nombreux problèmes pour l’Irak. L’un d’eux est l’afflux de dizaines de milliers de réfugiés syriens, plaçant ainsi un fardeau logistique et financier énorme à la fois sur les épaules du gouvernement national à Bagdad et du gouvernement régional kurde (KRG ). Mais le conflit a aussi exacerbé les tensions déjà vives entre sunnites et chiites en Irak. Ce n’est probablement pas une coïncidence si les conflits sectaires en Irak se rallument alors que la guerre civile syrienne s’intensifie. Non seulement la violence en Syrie eu cet effet, mais l’Irak est soumis à des pressions croissantes de la part de l’Iran, la principale puissance chiite dans la région, et l’Arabie saoudite et la Turquie, les grandes puissances sunnites et principaux commanditaires de l’insurrection anti- Assad, pour prendre part à la guerre civile en Syrie. Tous ces facteurs ont contribué à une plus grande instabilité en Irak.

Jusqu’à présent, le Kurdistan irakien a réussi à éviter le pire de la violence, mais au cours des dernières semaines, des signes d’un effet de contagion ont émergé. Et les tensions qui en résultent aggravent les propres querelles politiques du Kurdistan. Même avec ces troubles accrus, cependant, le Kurdistan demeure une entité politique assez paisible et bien gouvernée, c’est à dire un îlot de stabilité au milieu d’un Irak de plus en plus chaotique. La question clé est de savoir s’il peut se maintenir ainsi.

Pour les dirigeants du KRG, et pour les États-Unis, il est de plus en plus critique de déterminer si l’Irak est susceptible de rester un pays viable. Il y a un bon nombre de signes inquiétants, et si un véritable conflit armé sunnite - chiite devait entrer en éruption, le résultat probable serait bien différent de celui de 2007. L’armée américaine occupait toujours l’Irak à cette période, et Washington utilisait autant d’influence militaire et politique que possible pour amortir les tensions. Cette fois-ci , il n’y a pas de présence militaire américaine, et l’influence politique et diplomatique des États-Unis à Bagdad est bien inférieure à ce qu’elle était il y a six ans. Si les irakiens ne parviennent pas à maîtriser leur propre violence sectaire, il y a peu d’espoir d’empêcher l’Irak de sombrer dans le chaos cauchemardesque d’autres États en défaillants.

Ted Carpenter est analyste au Cato Institute à Washington DC. Le 25 octobre 2013.

Cet article a paru initialement en anglais sur le site du Cato.