Bénin : les dangers du marché de l’essence de contrebande

Version imprimableVersion imprimable
Bénin : les dangers du marché de l’essence de contrebande

La nuit du 4 au 5 octobre 2017, le 5ème arrondissement de Porto-Novo, capitale du Bénin, a été le témoin d’un énième incendie ravageur qui a fait deux morts, des blessés et une dizaine de maisons réduites en cendre. A l’origine de ce drame, un camion transportant de l’essence de contrebande en provenance du Nigéria. Pourquoi un tel trafic dangereux persistet’il ?

La contrebande sur fond de difficultés économiques

La crise économique qui a secoué le Bénin dans les années 80 et les licenciements massifs dus au programme d’ajustement structurel, ont favorisé l’émergence de plusieurs activités dans le secteur informel dont la vente d’essence de contrebande. Aujourd’hui encore, la première cause d’existence d’une offre d’essence de contrebande reste la pauvreté et ses corollaires. Notons que 37% de la population béninoise vit encore sous le seuil de pauvreté la Banque Mondiale. En l’absence de crise, le Bénin continue d’enregistrer un taux de sous-emploi visible (tempsde travail insuffisant)de 31,5% et invisible (mauvais emploi des compétences) de 50%, un taux de chômage de 14,3% des jeunes de 15 à 29 ans d’après Institut National de la Statistique et de l’Analyse Economique (INSAE). Or, la commercialisation de l’essence de contrebande offre un panel d’emplois divers toujours dans le secteur informel. Il s’agit, entre autres, des soudeurs devant transformer les motos ordinaires en moto-citernes, des transporteurs d’essence, des vendeurs de bidons, etc. Par ailleurs, la détériorationdes cours des matières premières a  provoqué un exode rural et une reconversiondes paysans qui se lancent dans le commerce d’essence de contrebande désormais plus lucratif. Certaines personnes se sont même lancées dans ce commerce en bénéficiant du programme de microcrédits destinés aux plus pauvres et mis en place par l’Etat béninois. La pauvreté étant une réalité presque permanente au Bénin que les autorités n’ont pas encore pu endiguer, les tentatives d’interdiction de la vente d’essence de contrebande sous les différents régimes ont échoué jusque-là, faute d’alternatives ou d’issues crédibles de reconversion aux personnes qui s’adonnent à ce commerce. Aussi le ralentissement des activités du Port de Cotonou dû à la chute du Naïra et les restrictions d’importation décrétées par le gouvernement nigérian, n’a fait qu’augmenter le nombre de vendeurs d’essence de contrebande. En interdire la vente sans mettre en place une politique de reconversion revient à supprimer la source de revenus de milliers de familles et à remettre en cause la paix et la sécurité nationales.

L’Etat ferme les yeux

De même, la persistance de l’offre d’essence de contrebande est facilitée par la porosité des 773 km de frontières béninoises avec le Nigéria.  Le rançonnement des convoyeurs d’essence de contrebande, par les différents corps censés contrôler les frontières, encourage aussi le phénomène. Pour preuve, les  pouvoirs publics se retrouvent incapables de réagir promptement face à l’invasion des produits nigérians lors de l’effondrement de la monnaie nigériane en début d’année. Ainsi, avec la complicité active des politiciens en quête de voix, des lobbys se sont organisés dans les arcanes du pouvoir afin de mieux défendre les intérêts de ce commerce informel qui fait pourtant perdre 20 milliards à l’Etat d’après une étude du Laboratoire d'analyse régionale et d'expertise sociale (Lares). En 2015, le patron du syndicat des importateurs d’essence de contrebande et en même temps le plus gros importateur s’était porté candidat aux élections législatives sur la liste du parti au pouvoir. Toutes ces raisons cumulées entretiennent et nourrissentl’offre d’essence de contrebande. Cela dit, si l’offre prospère, c’est parce qu’il existe bel et bien une demande. Pourquoi ?

Le prix attractif

D’abord, le prix de l’essence de contrebande est généralement plus bas que celui pratiqué dans les stations-services. D’où l’affluence des motocyclistes et automobilistes. En effet, grâce à une subvention de l’Etat nigérian, l’essence coûte trois fois moins cher dans les stations nigérianes où vont s’approvisionner les contrebandiers avant l’acheminent frauduleux vers le Bénin sans payer aucune taxe. Dans le secteur formel, l’essence est taxée jusqu’à 55 FCFA le litre soit environ 10% de son prix de vente, ce qui fait renchérir artificiellement le prix et pousse les Béninois à s’approvisionner dans le secteur informel.

Une libéralisation timide

Ensuite, la commercialisation des produits pétroliers était un monopole d’Etat jusqu’à sa libéralisation en 1997. Mais pendant le monopole, la Société Nationale de Commercialisation de Produits Pétroliers (SONACOP) n’a pas été capable d’étendre suffisamment son réseau de fourniture. Pis, les scandales successifs, chiffrés à coup de milliards ont eu raison du développement de cette société qui affiche aujourd’hui une dette de plus de 40 milliards FCFA. En dépit de la libéralisation du secteur, l’investissement privé y demeure faible justement à cause de la concurrence déloyale du secteur informel. Par conséquent, la couverture et la répartition des stations restent encore très faibles. D’après une étude publiée dans la Revue d’Analyse des Politiques Economiques et Financières en novembre 2016, la meilleure performance en termes de ratio stations/habitants est de 6 stations pour 100.000 habitants dans le département de l’Atlantique. Ainsi, par souci de faire un gain de temps, quand bien même le prix baisse à la station, les consommateurs ont tendance à maintenir leurs habitudes avec les vendeurs informels qu’on rencontre à presque tous les coins de rue. Aussi, les consommateurs se méfient aussi de la justesse de mesures dans les stations préférantaller vers les stands du secteur informel où ils peuvent mesurer eux-mêmes.

En définitive, le commerce de l’essence de contrebande, à l’image du secteur informel en général, nécessite une approche globale incluant surtout des programmes de reconversion et des mesures de facilitation aux entrepreneurs. De même, il faudrait opérer une réforme de la fiscalité des carburants, un renforcement de la concurrence en ouvrant davantage le marché et une régulation indépendante et impartialepour traquer les abus. Sans ces préalables, ce commerce a encore de beaux jours devant lui avec les conséquences sur les recettes de l’Etat, les dégâts matériels et les pertes en vies humaines qu’il occasionne.

Mauriac Ahouangansi, doctorant-chercheur béninois. Le 23 octobre 2017.